Paris

26.2°C
Broken Clouds Humidity: 58%
Wind: NNE at 0.89 M/S

Nathalie Dubois : « Nous devons décloisonner la filière juridique pour préparer l’avenir du métier »

À l’occasion de son arrivée à la présidence de l’AFJE, Nathalie Dubois détaille les trois axes majeurs de son mandat : renforcer la communauté des juristes d’entreprise, accompagner les transformations du métier — en particulier l’intégration de l’intelligence artificielle — et ouvrir la filière juridique à de nouveaux partenariats. Elle revient également sur la territorialisation du Grenelle du droit et sur la mise en œuvre de la confidentialité, qui entre dans une phase décisive.

Quelle est votre ligne directrice pour votre mandat ?

Ma ligne directrice repose sur trois grandes priorités. La première consiste à renforcer la communauté des juristes d’entreprise. Aujourd’hui, l’AFJE représente environ 7 000 juristes, alors que le dernier recensement en dénombre près de 20 000. Il existe donc un écart important, et un potentiel considérable. Mon objectif est que l’AFJE devienne une évidence pour les directions juridiques, un véritable investissement pour leurs collaborateurs. Dans ma propre direction, j’inscris tous mes juristes, mais ce n’est pas encore le cas partout. Nous devons installer l’AFJE comme un réflexe naturel.

J’attache également beaucoup d’importance à la cross‑fertilisation entre nos différentes instances. Les commissions thématiques, les délégations régionales et les groupes scientifiques apportent chacun une richesse spécifique. Nous devons mieux connecter ces énergies pour renforcer l’impact de l’association. La commission LegalOps & innovation, qui travaille déjà sur la structuration des directions juridiques, jouera un rôle essentiel dans cette dynamique.

Comment percevez-vous les transformations en cours dans les directions juridiques, notamment avec l’IA ?

L’intelligence artificielle rebat beaucoup de cartes. C’est à la fois vertigineux et passionnant. Les juristes doivent d’abord comprendre l’IA en tant que juristes : ce qu’elle implique pour les contrats, l’évaluation des risques, la conformité. Ce premier niveau est déjà bien pris en charge par l’AFJE.

Le deuxième niveau concerne l’appropriation individuelle de l’outil. Nous proposons déjà des formations, des ateliers, des contenus pour aider les juristes à maîtriser les prompts et à utiliser l’IA dans leur quotidien.

Le troisième niveau est celui qui va devenir central : l’intégration de l’IA comme collaborateur collectif. Il faut passer d’un usage individuel à un usage structuré, intégré dans les processus de la direction juridique. Cela suppose de modéliser les workflows, de définir ce que fait l’humain, ce que fait l’IA et comment on contrôle la production. Le risque, sinon, est un développement anarchique où l’on perd de vue les responsabilités et la cohérence des pratiques.

Un autre enjeu majeur concerne les jeunes collaborateurs. Les universités sont encore démunies face à l’apprentissage de l’IA. Nous allons connaître cinq années de transition avec des directions juridiques très hétérogènes en maturité numérique. Certains jeunes arriveront dans des équipes très avancées, d’autres dans des environnements où l’IA n’est pas encore intégrée. Cela créera des décalages, des incompréhensions, voire des frustrations. Je réfléchis même à la création de simulateurs de tâches, à l’image des simulateurs de vol, pour permettre aux jeunes juristes de s’entraîner sur des tâches simples qui auront disparu du quotidien grâce à l’IA.

Vous évoquez également des enjeux géopolitiques et RSE. Comment l’AFJE s’y prépare-t-elle ?

Nous entrons dans un monde très incertain, très fluctuant, où la dimension géopolitique devient prégnante. Cela impacte directement les directions juridiques. Nous devons adapter nos dispositifs de formation pour accompagner les juristes dans ces évolutions. Nous avons déjà engagé des collaborations, notamment avec l’ORSE sur les sujets RSE, et nous allons poursuivre cette dynamique.

Je souhaite également développer des partenariats avec d’autres associations professionnelles comme l’ANDRH ou l’AMRAE. Les entreprises fonctionnent aujourd’hui en mode collaboratif entre directions. Les associations professionnelles doivent reproduire cette logique. C’est indispensable pour préparer l’avenir de la filière juridique

Vous souhaitez aussi territorialiser le Grenelle du droit. Pourquoi ?

Le Grenelle du droit est une très belle marque, un événement parisien qui a du sens. Mais si nous voulons réellement structurer l’écosystème des métiers du droit, nous devons l’ancrer dans les territoires. Nous avions organisé un Grenelle à Dijon, mais nous n’avons pas encore réussi à industrialiser cette démarche. Mon ambition est de faire du Grenelle un espace de dialogue permanent entre les métiers du droit, partout en France. Le territorial est essentiel pour créer des liens durables et refléter la diversité des pratiques.

La confidentialité des juristes d’entreprise entre en phase de mise en œuvre. Où en est-on ?

Le chantier avance. Les décrets sont en cours de rédaction, tout comme la composition de la commission. La question de la formation est également centrale : elle doit être un gage de sérieux, tant dans son cahier des charges que dans sa réalisation. Au-delà de cette formation, il faudra accompagner les directions juridiques sur les aspects organisationnels : stockage, protection des données, usage de l’IA, délégations de pouvoir. La confidentialité ne vaut que si elle est donnée à une personne habilitée à recevoir la consultation. Cela suppose de remettre à niveau les pratiques internes.

Un dernier message pour les juristes d’entreprise ?

Je suis très enthousiaste. L’AFJE doit être considérée comme un investissement pour les juristes. Et la formation continue doit devenir, même si elle n’est pas juridiquement contraignante, un passage obligatoire. C’est essentiel pour maintenir à jour les connaissances et les compétences.

Propos recueillis par Arnaud Dumourier

Image

Actualisé quotidiennement, le Monde du Droit est le magazine privilégié des décideurs juridiques. Interviews exclusives, les décryptages des meilleurs spécialistes, toute l’actualité des entreprises, des cabinets et des institutions, ainsi qu’une veille juridique complète dans différentes thématiques du droit. De nombreux services sont également proposés : annuaire des juristes d’affaires, partenariats de rubriques (affichez votre expertise sur Le Monde du Droit), création d’émissions TV diffusées sur 4Change (Interviews, talkshows, chroniques...), valorisation de vos différentes actions (deals, nominations, études, organisations d’événements, publication de contributions, récompenses, création de votre cabinet...)