Interview de Pascale Lalère et Bernard Fau, Candidats au Conseil de l’Ordre de Paris

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Crédit photo : Margaux Rodrigues.

En partenariat avec Le Monde du Droit, le Club AvoTech, premier do tank des avocats créateurs de Legaltech en France, a décidé d’interpeller les candidats au Conseil de l’Ordre de Paris, sur leur vision de l’avocat de demain. Aujourd’hui, Pascale Lalère et Bernard Fau répondent aux questions de Mathieu Davy, Avocat, Président d’AvoTech.

Pouvez-vous nous donner votre vision de l’Avocat de demain ?

BF : Nous sommes dans un système où le cumul des activités peut être un frein. Il faut rendre compatible l’exercice effectif de la profession d’Avocat avec l’exercice effectif de l’activité de chef d’entreprise d’une entreprise commerciale, et notamment d’une Legaltech. Ensuite, il faut répondre à cette inquiétude de l’ensemble de nos Confrères qui se trouvent inondés de propositions de Legaltech, et répondre en même temps à l’attente des justiciables qui sont eux-mêmes inondés d’offres de services juridiques.

Etes-vous êtes pour une interprétation stricte ou extensive du fameux article 111 du décret Marcon, qui permet à tout Avocat, à côté de son cabinet, d’exercer une activité commerciale, connexe et accessoire ?

BF : Compte tenu de l’intérêt majeur pour la profession que ce marché soit investi par les Avocats, il est évident qu’il faut entendre ce texte de manière extensive, c'est-à-dire permettre le plus possible à un Avocat de plein exercice d’avoir également le plein exercice de l’activité de chef d’entreprise. Si nous loupons ce tournant, le marché sera investi par d’autres et ne pourra plus être repris. Je suis d’ailleurs favorable à une mesure de labellisation à l’initiative du Barreau de PARIS. Le CNB a créé sa propre plateforme et donc risquerait de se trouver en conflit d’intérêts dans l’élaboration d’un cahier des charges. Le Barreau de PARIS est excellement placée pour créer le cahier des charges rendant visible la compatibilité des legaltech avec nos principes essentiels et notre déontologie.

Faites-vous référence à la Chartre étique Open Law pour les legaltech ?

BF : Oui, mais ça ne suffit pas. Je propose un véritable certificat au sens du Cofrac, c'est-à-dire un cahier des charges, un organisme certificateur, un rapport de certification et l’octroi d’un label.

Quels seraient les critères pour obtenir le label ?

BF : Ils doivent trouver leur fondement dans notre Code de Déontologie et avant même cela dans nos principes essentiels. Par exemple, la rémunération des Avocats doit être digne. Il existe des braconniers du Droit qui ne sont pas Avocats et qui cassent, imposent, des prix forfaitaires.

Vous êtes donc pour la libre fixation des honoraires par l’avocat sur les plateformes. Et que pensez-vous de la notation des avocats ?

BF : Ma crainte, c’est que l’apparition sur le marché de ces pratiques, ne conduise à l’entretien d’une frange paupérisée de la population des Avocats. Je veux qu’au contraire, ces nouvelles entreprises soient des moyens d’élever le niveau de la profession en permettant aux Avocats de mettre en œuvre les moyens d’aujourd’hui. Sinon nous arriverons à une exploitation de ceux de nos confrères qui sont les plus vulnérables.

Quelles idées à l’Ordre vous pourriez soutenir pour aider les Avocats à créer leurs entreprises, à faciliter leur lancement, leur développement ?

BF : Je crois qu’il ne faut pas se méprendre non plus sur la puissance de l’Ordre. L’Ordre des Avocats a un rôle qui est déterminé par les textes. L’idée n’est pas de placer sous cloche les Avocats qui veulent créer une entreprise pour les faire évoluer sous serre. Que l’Ordre soit facilitateur auprès des organismes financiers, pourrait être une solution. Et plus largement il faut promouvoir tout ce qui peut être fait pour favoriser le développement des legaltech d’avocats.

Que pensez-vous d’un crédit de cotisation, comme un crédit d’impôt, pour l’avocat qui crée une entreprise du droit ?

BF : C’est une piste envisageable parce qu’elle s’inscrit dans le fonctionnement ordinal normal. Il existe d’ailleurs certainement d’autres cas. Après nous avons un corps professionnel à Paris de presque 30.000 Avocats dont un tiers vit très mal. Si l’Ordre apparaît à nouveau comme aidant certains et aidant moins d’autres, nous favoriserons la rupture.

Est-ce que vous pourriez porter l’idée que les Avocats entrepreneurs soient plus visibles, notamment sur les moyens de communication de l’Ordre ?

BF : Dans cette logique de labellisation, à partir du moment où l’Ordre aura donné son aval au développement de telle ou telle Legaltech créée et mise en œuvre par un confrère, dans le respect du cahier des charges qui aura été contrôlé par un organisme certificateur, il est évident que ceux qui bénéficieront de cet avantage, bénéficieront de tout le portage, de toute la promotion institutionnelle.

Que pensez-vous de l’apport d’affaires rémunéré, qui pourrait clairement aider au développement de certaines legaltech ?

BF : D’abord, c’est une pratique de fait dans notre profession en dehors des legaltech, et dont le cadre est suggéré par le rapport OHANNESSIAN du 20 juin 2017 au Conseil de l’Ordre. Elle parait légitime. Si on combine la pratique existante à l’autorisation légale de développer cette activité accessoire pour les avocats, je ne vois plus où est le problème. Il faut adapter les textes.

Admettons que vous veniez de prêter serment cette année, quels seraient vos réflexes de jeunes Confrères pour développer votre réseau, votre clientèle ?

BF : Je chercherais à me vendre, j’aurais une collaboration. Je crois que je ne resterais pas dans une collaboration où je ne pourrais pas me vendre. J’utiliserais préférentiellement les moyens de dématérialisation parce qu’aujourd’hui c’est la manière de faire : j’écrirais, je publierais avec des titres universitaires, j’essaierais de donner de l’autorité à ce que j’écris. Et puis je pense que je créerais mon site internet et j’essaierais de me vendre de cette manière en nouant des partenariats, avec d’autres structures qui relaieraient mon site. Il n’est pas trivial de rechercher des marchés en respectant la déontologie et en faisant valoir ses qualités.

PL : J’irais m’inscrire dans tout ce genre de plateformes, si je les savais conformes aux règles de l’Ordre.

Avez-vous un mot de conclusion ?

BF : Je dirai qu’il y a un train à prendre et il faut que la profession le prenne. Le train ne passera qu’une fois, il ne passera pas deux.

PL : Mais il y a quand même toute une partie de Confrères qui n’ont pas cette formation-là et qui auront peur de se lancer. Pour ceux-là, il faut que l’Ordre soit plus disponible pour une formation de base, initiale et continue. Il faut apprendre à tous comment on peut se « numériser », comment on peut travailler beaucoup plus rapidement, plus efficacement. Il faut s’habituer à travailler en temps réel, c’est notre nouveau rapport au temps, On prend nos portables, on travaille de chez nous, sur le réseau qui est au cabinet en veillant à ne pas être asservi. Ce doit être un instrument de liberté. C’est quand même extraordinaire de pouvoir travailler comme cela. Il faut que tous les Confrères puissent se former, c’est un tournant pour tout le monde.

Interview réalisée par Charlotte Hugon et Mathieu Davy, Avocats et membres fondateur d’AvoTech